Le meilleur remède contre le manga : le manga lui-même

Victime d’un certain désamour, souvent proche du mépris, le manga mérite son sort : il repose sur un modèle segmentant le public au point de vider l’expérience artistique de son essence. Face à ce constat, deux pistes doivent être explorées par le lecteur curieux : l’anti-manga et, le seul vrai remède, l’autre manga.

(Par Jean-Marie Cochet)


Interrogez les libraires sur l’arrivée du manga en France et leur réaction sera souvent la même : raz-de-marée ayant submergé les rayons, le manga a d’abord été vécu comme une menace.
Aujourd’hui, il fait partie du paysage de nos librairies mais continue à être victime de la condescendance aussi bien du grand public que des bédéphiles. Cependant, les anti-manga se trompent d’ennemi : la crainte de la nouveauté occulte le véritable danger qu’est le modèle incarné par le manga.

Les dangers du manga

Quel est ce modèle et en quoi est–il dangereux ? Rappelons une évidence : le manga est japonais. On a beaucoup parlé du modèle industriel de l’automobile japonaise, fait de production en flux tendu et de toyotisme, mais la plus grande originalité de l’économie japonaise se niche sans doute dans les modes de production des mangas.
Les amateurs de BD en Europe s’étonnent souvent de la productivité incroyable des mangaka (auteurs de manga) : grâce à un fonctionnement par atelier de dessin (le maître et ses apprentis), ils parviennent à produire plusieurs centaines de pages par an, alors que le fan français attend parfois 2 ans le tome suivant de sa série préférée.
Mais c’est bien la segmentation systématique du marché par les auteurs et les éditeurs qui devrait retenir l’attention. Le manga n’est pas une nébuleuse de genres aux contours indéfinis mais renvoie bien plus à un tableau Excel où chaque public rentre dans une case. Il existe ainsi des mangas pour filles (les shojo), des mangas pour garçons (les shonen), mais aussi des mangas pour salary men (souvent à dimension érotique), pour amoureux de tout sport existant (du foot au rugby, en passant par le baseball, le beachvolley…), pour amateurs de vin (Les Gouttes de Dieu, Agi et Okimoto) ou encore d’agriculture biologique (Les Fils de laTerre, Hitaji et Mori).
Pourquoi une telle segmentation dans le manga et pas dans les comics ou la BD européenne (du moins pas encore) ? Cela tient à l’organisation même de la production des ouvrages. Alors qu’en Europe les magazines de prépublication sont en déclin, après l’âge d’or du Journal de Tintin, Pilote et autre Métal Hurlant *, les mangas japonais sont dans leur immense majorité d’abord testés dans ce type de magazines. Des jeux concours incitent les lecteurs à donner leur avis sur les histoires proposées : les séries qui reçoivent l’onction populaire continuent, les autres s’arrêtent.  L’équilibre entre l’acte de création de l’auteur et la réception par le public, inhérent à toute création artistique, est ici particulièrement déplacé vers le second pôle de la relation : le public est roi. La conséquence logique est que, pour vendre, il faut s’adapter à son public, donc l’identifier, donc le scinder en catégories. La production du manga est en fait similaire au modèle, souvent analysé, de la segmentation de l’électorat par la communication politique aux Etats-Unis (l’homme de 40 ans possédant une arme, la femme de 50 ayant élevé seule ses enfants….).
Conséquence : côté auteur, l’œuvre artistique ne s’adresse plus qu’à un stéréotype d’individu et nie sa complexité. Côté lecteur, le manga assouvit le besoin premier de la satisfaction éphémère de la lecture (je lis ce qui me plaît, ce que je connais) et écarte tout le reste : la réflexion que provoque une œuvre complexe, le plaisir à être bousculé dans ses convictions, dans ce qu’on croit être ses préférences artistiques. Le noyautage aboutit à la défaite de la pensée et nourrit les clichés sur « l’art séquentiel » (nom donné à la BD par Will Eisner).
Le constat établi, comment en sortir ?

2 solutions :
L’anti-manga
Nourrir, soutenir et s’abreuver de ce qui fait encore la spécificité du marché de la BD en Europe : la place laissée à des créations originales. Parmi les ouvrages publiés ces dernières années, l’anti-manga a un nom : Jolies Ténèbres, de Kerascoët (duo breton de dessinateurs de génie) et Vehlman (sans doute l’un des plus grands scénaristes actuels). Avec cet ouvrage, la valeur ajoutée de la BD, l’alliance du dessin et du texte, prend tout son sens : le dessin enfantin, les couleurs pastel, et les personnages qu’on croirait enfuis d’un conte contrastent férocement avec un scénario dont la dureté rend l’ouvrage quasi insoutenable. Là où le manga flatte et rassure (même lorsqu’il est violent), Jolies Ténèbres écorche et déstabilise. L’anti-manga, c’est l’œuvre qui refuse la simplicité et exploite les possibles de l’art séquentiel.

L’autre manga
Tout le problème est de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain : non seulement certains auteurs ont échappé au modèle de production décrit plus haut, mais ce modèle même est capable de produire des chefs-d’œuvre.  Affirmer ne pas aimer le manga revient à prétendre ne pas aimer la musique : on rejette en bloc ce qui se caractérise justement par sa diversité.
Qu’est ce que l’autre manga ? C’est d’abord le manga qui s’affranchit des codes du genre pour explorer de nouveaux univers. C’est le cas du « gekiga ». L’inventeur de ce terme, Yoshihiro Tatsumi, est parti d’un constat simple : le terme « manga » signifie « image dérisoire » ; or Tatsumi souhaitait raconter des histoires tristes ; d’où gekiga qui signifie « dessins dramatiques ». Les œuvres appartenant à ce courant dépeignent le Japon des démunis, des désespérés, de ceux qui ne s’en sortent pas.
L’autre manga, c’est également le manga qui s’ouvre à d’autres influences, et notamment à la BD européenne. Toute personne qui pense que manga = Dragon ball devrait s’immerger dans les Quartiers lointains de Jiro Taniguchi. Il y retrouvera certains des codes graphiques spécifiques à la BD européenne (des cases plus grandes, une action plus lente, une attention portée aux décors) et, amadoué par cette apparente familiarité, s’ouvrira aux apports de la culture bédéesque (osons le terme) japonaise : la géniale fusion du texte et de l’image réalisée par les onomatopées japonaises, l’esthétique des paysages de campagne et l’immersion dans d’autres codes sociaux.
Le meilleur remède contre le manga reste définitivement le manga lui-même.

* Une exposition sur un des plus grands représentants de Métal Hurlant, Moebius/Charlier, auteur de l’Incal, de Blueberry notamment, se tient à la fondation Cartier, du 12 octobre 2010 au 12 mars 2011.

Jean-Marie Cochet

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Un commentaire pour Le meilleur remède contre le manga : le manga lui-même

  1. Un collègue EAT fan de BD dit :

    Je souscris à cette brillante analyse en suggérant un autre antidote, certes ce n’est pas de la BD, mais les films d’animation de Miyazaki et les productions du studio Ghibli donnent à voir l’univers poétique et onirique de créateurs exigeants.

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